Interview : Jacqueline Bisset

//Interview : Jacqueline Bisset

Interview : Jacqueline Bisset

(Photo Christophe Brachet) 

Le visage de La Victorine, c’est définitivement le sien. En 1973, Jacqueline Bisset faisait ses débuts au cinéma dans La Nuit américaine de François Truffaut. Ses yeux de chat et sa plastique de rêve resteront à jamais gravés dans la mémoire des cinéphiles et le film recevra l’année suivante l’Oscar du meilleur film étranger. C’est, avec Les Enfants du Paradis, Mon Oncle et une poignée d’autres,  l’un des chefs d’oeuvre du cinéma tournés aux studios de la Victorine. A l’occasion des cérémonies  du centième anniversaire des studios niçois, l’actrice rencontrée à Angoulême, où elle présidait le jury festival du film francophone, nous a parlé du tournage et de l’importance qu’il a eu pour la suite de sa carrière… 

Quels souvenirs gardez vous du tournage de La Nuit américaine ? 

Je garde un grand souvenir du tournage de La Nuit américaine. C’était un de mes premiers films français. Il a lancé ma carrière et c’est souvent celui qu’on cite en premier dans ma filmographie, alors que je n’y ai pas un grand rôle. Truffaut n’arrêtait d’ailleurs pas de s’excuser qu’il ne soit pas plus étoffé. Pour moi, c’était bien suffisant : à l’époque, je ne parlais presque pas le français et j’avais dû apprendre mon texte par cœur en phonétique. Chaque fois qu’on changeait une ligne de dialogue, c’était un cauchemar.En plus, la production m’avait logée sur les hauteurs de Vence et j’étais malade en voiture tous les matins quand on venait me chercher pour le tournage. Bref, je ne faisais pas la maline…

Vous étiez plus à l’aise pour Le Magnifique ?

C’est sûr !   (rires) Ce n’est certainement pas un grand film, mais il a marqué ceux qui l’ont vu. J’admirais beaucoup Belmondo qui était drôlement balancé. Je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi à l’aise avec son corps. Il était incroyablement coordonné. Hélas, on n’a pas eu beaucoup de contacts en dehors du plateau car il était fiancé à une actrice italienne extrêmement jalouse. Même pendant le tournage, elle ne le lâchait pas des yeux une seconde. Elle se plantait derrière la caméra chaque fois qu’on avait une scène ensemble et observait tout. C’était très déstabilisant pour moi. Elle aurait dû le savoir puisque c’était aussi une actrice mais elle s’en foutait. Elle avait pourtant suffisamment d’atouts physiques par rapport à moi pour ne pas se faire de souci…

Après Angoulême, cela vous plairait de présider le jury de Cannes ?

On ne me l’a jamais proposé. C’est une grande responsabilité…Et beaucoup de tracas ! La principale difficulté, c’est le vestiaire (rires). Il faut se changer sans arrêt, ça me rappelle toujours mon premier métier (mannequin N.D.L.R.). J’ai d’excellents souvenirs de Cannes, où je suis venue présenter Au-dessous du Volcan, Napoléon et Joséphine et Welcome to New York.Mais c’est trop de travail. C’est mieux quand on n’a pas de films en sélection, on peut boire du champagne toute la journée (rires).

Quelle cinéphile êtes-vous ?

J’ai découvert le cinéma assez tard. On n’avait pas la télé à la maison et mes parents ne m’y emmenaient pas. J’ai rattrapé le temps perdu quand je suis rentrée au lycée français de Londres.J’avais un petit ami avec lequel on faisait le mur pour aller voir des films français. J’ai découvert Godard, Rivette, Truffaut Rohmer… C’était d’autant plus délicieux qu’il y avait le frisson de l’interdit.Ça m’a donné envie de faire ce métier, bien sûr, mais je n’ai pas retrouvé cette agréable sensation lorsque j’ai commencé à faire l’actrice.C’était beaucoup de travail, de concentration et de difficultés. Aujourd’hui, je ne vais plus tellement au cinéma. Je vois peu de films, en fait. Sauf pendant la période des Oscars, où je les vois tous pour pouvoir voter en connaissance de cause. Un de mes films récents préférés est Amour de Michael Haneke. Je l’ai vu plusieurs fois et je le trouve toujours parfait.J’étais très fâchée qu’Emmanuelle Riva n’ait pas eu l’Oscar pour ce rôle magnifique. J’ai  aussi beaucoup aimé Capharnaüm de Nadine Labakhi sur ces enfants des rues au Liban…  

Vous avez été une des premières actrices à devenir coproductrice d’un de vos films (Rich & Famous). Pourquoi n’avoir pas continué ?

J’avais bien compris que si je voulais avoir des rôles plus intéressants que ceux qu’on me proposait, il fallait aller les chercher. À l’époque, il n’y avait pas beaucoup de rôles de femmes puissantes ou profondes.J ’ai saisi l’opportunité avec Riches et célèbres,  dont le scénario offrait deux rôles principaux à des actrices.Je suis heureuse que le film existe, mais je n’en garde pas un très bon souvenir.Je n’étais pas d’accord avec ce qu’en a fait Cukor. J’aurais aimé plus de profondeur, alors que lui privilégiait les scènes de comédie.La production et le tournage ont été si pénibles, que je n’ai plus eu le courage ensuite de recommencer un tel parcours du combattant. Aujourd’hui, si je trouvais une bonne histoire peut-être que je pourrais le refaire. Mais à l’époque c’était une confrontation permanente dans un système dirigé par des hommes où les femmes n’avaient pas leur place.

Le palmarès de votre jury à Angoulême (Les Hirondelles de Kaboul, Papicha, Tu mérites un amour) est très féminin, voire féministe… Une revanche ?

Même pas ! Je ne regarde pas un film en me demandant si c’est une femme ou un homme qui l’a réalisé. Et l’histoire ne me touche pas forcément si c’est celle d’une femme, plutôt que d’un homme. Le choix s’est fait à la majorité, le jury était partagé et je n’ai pas forcé le vote. Je peux même vous dire qu’un de mes films préférés de la sélection n’a pas eu le prix que j’espérais. Je ne me considère pas particulièrement féministe, ni engagée et ça m’arrive de le déplorer .Quand on voit dans quel monde on vit, avec ce fou de Trump et tous ces extrémistes, il y a de quoi être en rage. Je voudrais faire plus pour que les choses changent, mais je ne sais pas comment faire. J’admire beaucoup Angelina Jolie, dont je suis la marraine, pour son activisme. Je ne sais pas comment elle fait. Moi, je me contente d’essayer d’agir en accord avec mes idées et de bien me tenir pour donner l’exemple.On me dit souvent que je suis un bon modèle. Je ne sais pas exactement ce que ça veut dire mais ça me convient qu’on le pense.

Quelle est votre vie aujourd’hui ?

Je suis toujours très active, car j’ai peur de m’ennuyer. J’ai une maison à Los Angeles que j’aime beaucoup et un pied-à-terre à Londres lorsque je travaille en Europe. Je viens de terminer un film dont je suis très contente aux États-Unis (Lauren & Rose de Russel Brown) et j’étudie plusieurs propositions en Europe, notamment pour des séries. J’ai l’impression que je vais encore avoir pas mal de travail dans les prochaines années… 

By |septembre 21st, 2019|Categories: Cinéma|0 Comments

About the Author:

Leave A Comment

8 − un =