Interview : Robert Guédiguian

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Interview : Robert Guédiguian

 Après une parenthèse nostalgique (La Villa), Robert Guédiguian revient au combat avec Gloria Mundi  son film le plus noir depuis La Ville est tranquille (2000). Comme son vieux compagnon de route anglais  Ken Loach avec Sorry, We Missed You, le cinéaste marseillais  traite de l’ubérisation de la société,  mais sur un mode encore plus désespéré:  « On sait que le système a gagné quand les dominés adoptent le discours des dominants»  constate-t-il amer. C’est exactement ce que font les protagonistes du film, à commencer par les plus jeunes qui, pourtant, devraient représenter l’espoir en l’avenir…

Vous deviez réaliser une comédie et vous livrez votre film le plus désespéré. Qu’est-ce qui vous a fait changer votre fusil d’épaule?

Une série de revers électoraux,  de déceptions politiques,  de grèves qui échouent… J’ai commencé à écrire après les européennes et j’ai rapidement eu le sentiment que le moment était mal choisi pour faire une comédie. Il fallait plutôt essayer de voir pourquoi ça ne marche plus. Expliquer pourquoi, il n’y a plus d’unité possible. Parce que le discours dominant, l’individualisme, a submergé les dominés, ceux qui en sont le plus victimes. Dès lors, le registre du film noir s’imposait.

Le mouvement des gilets jaunes ne  contredit-il pas le pessimisme du film? 

Si j’étais vraiment pessimiste, je ne ferai plus de films. Intervenir comme je le fais, est bien la preuve que je pense encore que les choses peuvent changer . Il faut juste continuer à  dénoncer,  en espérant réveiller les consciences. Le mouvement des gilets jaunes était porteur d’espoir et il l’est encore, malgré les casseurs et les extrémistes. Mais je ne crois pas qu’on puisse aboutir à quelque chose de concret sans leaders, ni organisation. Sinon, c’est juste une révolte ponctuelle, une jacquerie. Pour qu’une action soit cohérente et permanente il faut une structure, c’est ce qui manque au mouvement. Mais je garde espoir : ce qui se passe à l’hôpital, où les mandarins descendent dans la rue avec les aides soignantes,  c’est une grande première. Et le peuple est avec eux. On va voir ce qui se passe le 5 décembre…

Les jeunes n’ont pas le beau rôle dans le film… 

Non, c’est sûr. Ils ont totalement absorbé le discours libéral. Ils  ne croient plus en rien, ne sont ni politisés, ni idéologisés, ni conscientisés et se bouffent le foie entre eux. Mais j’ai pris garde de montrer que leurs parents ne sont pas reluisants non plus. Elle a baissé les bras et ne croit plus dans la lutte et lui conduit son bus sans rien dire. Je ne voulais pas opposer les générations,  mais montrer au contraire qu’ils sont tous victimes du système.

Pour filmer cela, il fallait quitter l’Estaque ?

Oui. On a filmé dans les nouveaux quartiers de Marseille qu’on n’a pas encore beaucoup vu au cinéma : la Joliette Euroméditerranée…  Ils représentent le monde nouveau. L’ancien est resté au bout de la ligne du bus que conduit Jean-Pierre (Daroussin N.D.L.R), vers l’Estaque…

Le personnage de Gérard Meylan a une dimension christique. Le religieux est de plus en plus présent dans vos films, on dirait… 

J’avais besoin du regard de quelqu’un qui vient du monde ancien et qui n’a pas vécu ces changements. Il sort de prison, pour moi c’est plutôt Jean Valjean que le Christ. Mais c’est vrai qu’artistiquement la figure du Christ est omniprésente. Depuis toujours, je suis influencé par la religion,  mais qui ne l’est pas ? Cela fait partie de notre culture. On peut interpréter les évangiles sans croire en Dieu :   c’est mon cas. Mais on peut croire et penser en même temps, ce n’est pas antinomique. Il faut bien croire en quelque chose : qu’un autre monde est possible sur Terre,  en ce qui me concerne. La religion,  c’est juste une manière que l’humanité a de se raconter à elle-même.

Le film a été présenté à Venise et c’est Ariane qui a eu le prix : pas trop jaloux ? 

C’est profondément  injuste, c’est sûr  (rires).  Mais c’est elle qui représente le mieux l’oeuvre collective. Elle est notre porte drapeau. Le cinéma ce sont d’abord les acteurs. C’est pour cela que le prix d’interprétation est toujours le plus beau.

Anaïs Demoustier, Grégoire Leprince-Ringuet et Robinson Stevenin portent désormais votre cinéma aux cotés des anciens. Preuve qu’on peut quand même avoir foi en la jeunesse  ? 

Mais oui bien sûr ! Il y a des jeunes qui réfléchissent et qui se battent. C’est juste que ce n’était pas l’objet du film.  Quand je les regarde mes enfants de troupe, comme je les appelle,  je n’en reviens pas. Ils ont adopté la charte, les codes, la déontologie, tout. Ils sont super !

Prochain projet ? 

Je pars au Sénégal tourner un film qui est censé se dérouler au Mali dans les années 60. Je me suis inspiré des photos de Malick Sidibé pour essayer d’imaginer la vie d’un couple de jeunes danseurs qu’on voit sur l’une d’elles. Ça se passe dans une période d’effervescence politique, où on essayait d’inventer un socialisme pan africain le jour et où on faisait la fête la nuit. Je sors un peu du chemin, mais pas complètement, vous voyez (rires)

 

 

By |novembre 27th, 2019|Categories: Cinéma|0 Comments

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