Interview : Jean-Pierre Bacri

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Interview : Jean-Pierre Bacri

On avait rencontré Jean-Pierre Bacri à la sortie de  Cherchez Hortense de Pascal Bonitzer. Une comédie grinçante, mais tendre dans laquelle la barbe de trois jours, la mine chiffonnée et la diction hésitante du râleur patenté du cinéma français faisait une nouvelle fois merveille. Plus causant et chaleureux à la ville qu’à l’écran, Bacri, qui a passé une partie de son enfance à Cannes et vient de nous quitter à l’âge de 69 ans, nous avait parlé de son métier d’acteur

Vous semblez cultiver la rareté. C’est un choix délibéré?

C’est vrai que je ne fais qu’un film par an et qu’en ce sens je suis plus rare que la plupart des acteurs qui en font deux ou trois. Disons que je ne suis pas super actif et que l’oisiveté me convient bien. Je préfère voir des films, sortir avec mes copains, me balader, vivre tout simplement que tourner des trucs auxquels je ne crois pas vraiment. Agnès dit toujours quand elle n’a pas trois rendez vous dans la journée elle panique, alors que moi c’est quand j’en ai plus d’un que je panique…

On dit que vous refusez presque toutes les propositions…

Je lis beaucoup de scénarios et je ne demanderais pas mieux que de trouver ça merveilleux à chaque fois et de décrocher mon téléphone pour dire que je vais faire le film. Hélas, ce n’est pas le cas. Il y a très peu de choses qui me plaisent dans ce que je reçois. Je ne crois pas aux situations, les dialogues sont mal écrits ou injouables, les personnages secondaires ne sont que des faire valoir… Comme je suis à l’abri de la nécessité et que n’ai plus besoin de ça pour manger, je peux me permettre de faire le difficile. C’est un luxe, j’en conviens volontiers.

Du coup, qu’est ce qui vous a fait accepter ce film là ?

La qualité de l’écriture justement. J’ai été épaté par la pertinence, l’intelligence, la subtilité des dialogues et la facilité avec lesquelles on pouvait les jouer. En tant que dialoguiste, je suis toujours tenté de mettre mon grain de sel et de proposer des alternatives aux réalisateurs. Là, il n’y avait rien à changer, c’était parfait.  C’est la première fois que ça m’arrive. J’avais envie de le jouer tout de suite et j’ai d’ailleurs dit oui en deux heures.

L’histoire et les dialogues comptent plus que tout le reste pour vous?

Avec les acteurs, oui. Du temps où je m’énervais encore, j’avais fait un petit esclandre aux César en disant ça. Godard, notre grand génie des Alpages, venait de déclarer: “Le cinéma, c’est une caméra et du montage”. Déjà, les phrases qui commencent par “Le cinéma c’est…” ou “Les femmes sont…” , tu sais que ça va être une grosse connerie. Mais là, je pouvais pas laisser passer alors qu’on recevait le prix du scénario. Je le pense toujours. Si j’ai une bonne histoire et de bons acteurs, je peux prendre le risque de tourner avec un mauvais réalisateur. Il en restera toujours quelque chose. Le contraire n’est pas souvent vrai, même si je reconnais que certains films de Godard m’ont mis sur le cul.

Vous ne vous énervez plus maintenant?

J’ai compris que j’étais un guignol comme les autres, un jour, sur le plateau d’une émission de Christine Bravo. Je venais de faire toute une tirade spontanée sur le public de ces émissions, qui applaudit sur ordres et il y a eu un problème technique qui a fait qu’on a dû interrompre l’enregistrement. Philippe Gildas, qui produisait l’émission, est venu sur le plateau dire à Christine Bravo où il fallait reprendre et il a ajouté sans me regarder “l’autre aura qu’à refaire sa tirade”. Ça m’a fait bondir. Je lui ai dit ce que je pensais de ses manières et, depuis, je refuse presque tous les plateaux de télévision.

Comment vous accommodez vous malgré tout de l’exercice obligé de la promotion ?

Ce n’est pas la promo qui me casse les pieds, car j’aime rencontrer des gens. Ce qui m’embête, c’est d’avoir l’air de répéter les mêmes choses à chaque fois. Au début, tu dis des choses spontanées, mais au bout de deux ou trois interviewes, tu commences à te répéter, parce que, forcément, on aborde toujours les mêmes sujets. Tu cherches des synonymes et puis tu finis par tracer comme ça. C’est la loi du genre, mais j’ai parfois l’impression de vendre ma salade au lieu de réfléchir un peu intelligemment. Je fais donc mon possible pour rester dans le présent et pas me mettre en pilotage automatique.

Au début du film votre personnage, Damien, donne l’impression d’y être, lui, en pilotage automatique…

Oui et ce qu’il doit faire, intervenir auprès de son père pour éviter l’expulsion d’une jeune immigrée, va l’obliger à sortir de sa routine . C’est quelqu’un qui met beaucoup de temps à devenir ce qu’il est. J’ai été touché par sa faiblesse, sa vulnérabilité. Je fais en sorte d’être fréquentable, mais il m’est arrivé de ne pas être à la hauteur d’une situation, comme lui. Et comme tout le monde d’ailleurs, sinon on serait tous des héros.

 

By |janvier 19th, 2021|Categories: Cinéma|0 Comments

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