Interview : Jacques Audiard

//Interview : Jacques Audiard

Interview : Jacques Audiard

C’est devenu une sorte de blague dans le métier. Lorsqu’on demande à un(e) acteur/trice étranger(e) avec quel réalisateur français il/elle aimerait tourner, la réponse est généralement: «À part Jacques Audiard?». C’est dire le prestige dont jouit, urbi et orbi, le plus «titré» de nos cinéastes, titulaire, à 66 ans, de neuf César et d’une Palme d’or. Est-ce parce qu’il ne lui restait plus rien à gagner en France qu’il a réalisé son premier film «américain»? Le réalisateur d’Un Prophète et de De Rouille et d’os s’en défendait à Deauville , où il a reçu le Prix du 42e anniversaire avant de se voir attribuer  le Lion d’Argent de la Mise en scène à Venise pour  Les Frères Sister. Faute de nomination aux Oscars, Jacques Audiard sera l’un des favoris des César… 

Est-ce un désir d’Amérique qui vous a poussé à réaliser un western, ou une envie de western qui vous a fait réaliser un film américain?
Vous auriez aussi pu entrer mon amour des chevaux dans les paramètres! (rires). Mais non: je n’avais envie ni de western, ni de faire un film aux États-Unis. Seulement de tourner avec des acteurs américains.

Et pourquoi cela?
Ils ont une culture du jeu au cinéma qui est différente de la nôtre. Acteur de cinéma, c’est quelque chose de spécial.Je pense qu’ils ont constitué un savoir particulier du jeu cinématographique, de ce que c’est de jouer devant une caméra.Ils ont une conscience plus aiguë d’eux-mêmes et des distances, qui fait que quand ils rentrent dans le cadre, il se passe quelque chose de différent.Ils offrent une sorte d’incarnation immédiate. On ne se pose pas de question, ils se dressent physiquement et occupent l’espace d’une façon différente.Les visages n’apparaissent pas de la même façon, les corps n’ont pas la même taille, les voix la même profondeur…Nous avons des voix de tête et une langue peu accentuée.La leur est plus rythmée, plus musicale… Ensuite, bien sûr, il y a le travail.Ils ne s’arrêtent jamais. Jake Gyllenhaal, par exemple, est allé, sans que je le lui demande, travailler avec un linguiste pour acquérir l’accent d’un jeune diplômé de la côte est des États-Unis au XIXe siècle. Il est revenu avec le script en phonétique pour ne pas faire de faute d’accent. Il ne lui manquait que le costume!

Et les deux autres?
John CReilly est venu me proposer le film avec l’idée de jouer Eli, l’un des frères Sister, ce qui me convenait parfaitement.Le nom de Joaquin Phœnix est arrivé très vite.Je ne sais plus qui, de lui ou de moi, l’a proposé en premier, mais il n’y a pas eu de discussion.

Est-ce réellement pour préserver ses chances aux Oscars que le film n’a pas été présenté à Cannes?
C’est vrai que c’est une décision de la société de production, Anapurna, qui est américaine.Mais je pense plutôt que cela tenait à la date choisie pour la sortie du film.Venise, Deauville et Toronto sont mieux placés dans le calendrier pour coller à une sortie à l’automne.

N’avez-vous pas, malgré tout, des envies de conquête de l’ouest?
Non, je vous l’ai dit: je n’ai pas de rêve américain.Je n’y pense pas, en fait.Si j’avais lu le livre sans que John me propose de l’adapter, je n’y aurai certainement jamais pensé.J’ai une culture du western très lacunaire. Dramatiquement, le western est très linéaire, sans suspense, épique. Dans mon travail, je pense avoir été attiré jusqu’à maintenant par des histoires plus tendues, des scénarios plus «efficaces».

Et surtout plus urbains!
Oui, mais là justement j’avais envie de campagne et de grand air, pour changer un peu! (rires)

Pourquoi ne pas être allé tourner aux États-Unis, dans ce cas?
J’y suis allé en repérage, mais partout où j’allais j’avais l’impression que c’était trop facile, trop évident. Pour Un Prophète j’avais eu la même impression dans les prisons que je visitais. Le réel ne m’aide pas à voir le cinéma.Il m’a semblé qu’il fallait être plus créatif.C’est pour cela que j’ai préféré tourner en Espagne et en Roumanie.

Vous avez gardé le «final cut»?
Je ne comprends même pas qu’on se pose la question!

Vous avez fait le buzz en dénonçant le machisme des festivals. Pourtant vos films sont très virils…
Il y a un malentendu autour de ça. C’est vrai que quand j’arrive dans un festival et que je vois que les dirigeants, les sélectionneurs et les sélectionnés sont tous des hommes, j’ai l’impression d’être encore dans l’ancien monde. Sur mes plateaux, il y a presque plus de femmes que d’hommes.On dit tout le temps que je fais un cinéma viril. Mais Sur mes lèvres ou De Rouille et d’os étaient des histoires de femmes et de femmes fortes. Je trouve que dans mes films les hommes sont plutôt… En dégoulinade! (rires)

 

By |février 10th, 2019|Categories: ça vient de sortir|0 Comments

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